Biographie de Léo Ferré (4ème partie)
Suite de la 3ème partie de la biographie de Léo Ferré
Au printemps 1961, dans les coulisses du music-hall de la rue de Malte à Paris, Léo et Madeleine vont faire une rencontre capitale et décisive pour le reste de leur vie. La troupe « Les Gin’s Family » présente un numéro de chimpanzés. Ces animaux « savants » fascinent Léo et Madeleine au point qu’ils demandent à leur maître s’il ne pourrait pas leur en procurer un. C’est ainsi que Pépée, femelle chimpanzé de six mois va entrer dans la famille Ferré. Pour le meilleur et pour le pire.
Annie, la fille de Madeleine relate la scène :
« Ils recueillirent, non, ils adoptèrent cette bébé chimpanzé.
« J’ai divorcé trois fois à cause de mes chimpanzés, faites attention ! les avaient avertis Gin [le dresseur]. Encore plus qu’un autre animal, il faut qu’un chimpanzé sache qui est le maître sinon vous allez au désastre » Il nous expliqua que ce tendre adorable bébé noiraud mesurera un jour un mètre vingt, aura une force inimaginable « celle de huit, hommes », avait-il ajouté, et nous conseilla de continuer à l’habiller, car, il était bon dans la mesure du possible que cette petite ne développe pas trop ses muscles […]
Lorsque je les ai rejoint une fin de semaine à Nonancourt je trouvai mon beau-père [Léo], venu me chercher à la gare, étrangement muet et renfrogné. Je le questionnai avec insistance. Il éclata « Ta mère exagère, ce chimpanzé est devenu une véritable obsession. Elle doit faire un complexe maternel. Je ne suis pas d’accord, mais pas d’accord du tout! » […]
Quand je revins quinze jours plus tard, la situation n’était plus la même.
À la minute même où je vis Pépée, j’eus la prescience des gros problèmes à venir. Complètement nue, encore plus agitée qu’auparavant, elle sautait partout, cassait verres, vases et assiettes. Sa liberté était totale, aucune contrainte. […]
Je repensai alors aux conseils du dresseur : Habillez la afin qu’elle ne développe pas trop ses muscles. Vous devez avoir le dessus, toujours, sinon vous allez à la catastrophe. »
Nous y allions.»
En 1962, Léo Ferré entre dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Seghers. Gilbert Sigaux, décrivant le quotidien du couple Ferré, écrit :
« Madeleine Ferré, inséparable de la réussite du poète et du chanteur. C’est elle que l’on devine derrière les plus belles chansons d’amour de Léo Ferré. »
Le couple est encensé mais la situation est explosive.
L’exil à Perdrigal
Léo Ferré a toujours eu une attirance pour l’exil : Pershing est à la lisière de la ville, Du Guesclin, une fausse île. Ainsi, en 1963 il va s’isoler davantage en achetant une vaste propriété perdue au fond du Lot, Pech Rigal, qu’il renommera en Perdrigal. La solitude aride au milieu des bois, ce climat étouffant l’été, très froid l’hiver, ces pièces trop grandes, trop hautes. Madeleine en parle dans « Les Mémoires d’un magnétophone » :
« Notre chambre d’amour, quand je regarde « Marie-Claire » c’est pas du tout ça : rien à voir ! Pourtant, tous les deux, le soir, on aime monter l’escalier de pierre avec les journaux et le plateau tilleul… Notre grand lit à trois, son lit d’officier de marine, des tapis malmenés, des accroche tableaux qui pleurent leurs tableaux décrochés avant qu’il ne soit trop tard.
Quelques pots de chambre, petits poucets des pipis-Pépée pour lui faire penser que… elle y pense souvent – un singe c’est propre madame. Quand elle n’y pense pas, nous avons la technique suprême de la serpillière jolie, de couleur […]
Pour l’autre chose plus moulée et plus dure, vous prenez un morceau de journal et, prestement, vous remettez le tout dans le pot… »
Relation quasi humaine avec Pépée
Cependant, grâce aux récits très circonstanciés de Madeleine, on imagine assez précisément les bons côtés de cette relation quasi humaine avec Pépée. Et l’on comprend mieux les satisfactions que Madeleine et Léo peuvent éprouver à « bêtifier » au sens le plus fort.
La logique utopiste que le couple développe provoque en eux une certaine phobie du monde. Tous deux étaient persuadés qu’ils allaient remonter jusqu’au dernier ancêtre commun aux hommes et aux chimpanzés, jusqu’au chaînon manquant. Pépée était traitée comme un enfant, surtout pas comme un animal. Il fallait adhérer entièrement à leur mode de vie, sinon on devenait un ennemi.
Annie doit appeler la guenon « sœu-sœur » qu’elle considère désormais Comme une rivale. Elle finit par ne plus revenir à Perdigal lorsque Léo et Madeleine accueillent trois autres chimpanzés, un taureau, des vaches, des chiens et des chats.
Quand les Ferré devaient partir pour des galas, ils exigeaient d’arriver juste à temps pour les répétitions afin de ne pas abandonner trop longtemps cette arche chimérique et diabolique. Il leur fallait quitter les lieux la nuit pendant que leur «fille» dormait.
Néanmoins cet esprit isolationniste n’est pas incompatible avec la création puisque Léo ne cesse de composer. C’est sa façon à lui de rester en phase, connecté. Non seulement sa production sera plus intensive que jamais mais ses chansons seront de plus en plus engagées dans l’époque. Cependant Léo devra se retrancher dans la seule pièce protégée. Le petit bureau qui renferme ses outils de travail : piano, machine à écrire, magnétophones….
Mais en réalité, ils n’en pouvaient plus. Leur situation à Perdrigal empirait de jour en jour. Voilà ce qu’en dit Annie :
« Cet isolement, ce huis clos dans un château en pleine forêt, avec tous ces animaux à nourrir, à soigner, ces profiteurs qui rôdaient, la célébrité, l’alcool, l’âge : le décor était planté.
Était venu le temps des reniements. Bêtes et gens nous fûmes abandonnés, sacrifiés à leur passion pour une petite chimpanzé qui, ils voulaient encore le croire, devait un jour tout révolutionner.
Eux seuls savaient, eux seuls, contre « tous ces cons », contre leurs proches, puis l’un contre l’autre.
On sentait la catastrophe : il se préparait quelques chose d’inexorable, de sinistre.
Le naufrage était proche, mais il allait quitter le navire. »
En effet, en mars 1968, à la suite d’une violente dispute, toujours au sujet de Pépée, Léo part seul à Elbeuf pour un gala. Il ne reviendra pas.
Après Perdrigal, le bain de jouvence
Puis après l’exil tumultueux de Perdrigal, Léo Ferré va se « décolliériser » et s’offrir un bain bouillonnant de jouvence : 1968 / 1973. Pour l’instant, en mai/juin 1968, c’est entre Lozère et Ardèche qu’il abrite sa nouvelle idylle avec Marie-Christine Diaz. Mais cette retraite n’aura qu’un temps. En effet Léo va reprendre le chemin des galas avec Paul Castanier au piano et Maurice Frot pour remplacer Madeleine à l’intendance.
De plus, le 6 janvier 1969 a lieu une rencontre qualifiée d’historique entre les « géants » de la chanson : Ferré, Brel et Brassens. Après plusieurs mois d’errance, Léo et Marie partent s’installer en Toscane.
Néanmoins, Léo prend un pied à terre à Paris, par nécessité professionnelle. En octobre 1969, il donne une vingtaine de récitals au cabaret « Don Camillo ».
Discographie 1962/1971 de Léo Ferré
Malgré la mise au pilon de son 3ème album « Barclay » pour cause de censure gaulliste, la production discographique de Léo Ferré va être intense :
- 1962 La langue française
- 1963 Flash ! Alhambra A.B.C.
- 1964 Ferré 64 + Double Album Verlaine et Rimbaud
- 1966 1916-19..
- 1967 album incluant « À une chanteuse morte » retiré du commerce + Cette chanson + double album Chante Baudelaire
- 1969 L’été 68 + double album en public à Bobino + album réenregistrement « Les 12 premières chansons »
- 1970 double album Amour Anarchie Ferré 70
- 1971 La solitude
Il faut dire que la cure de jeunesse que vit Ferré lui a fait découvrir la pop music. Léo avait déjà collaboré avec le groupe Zoo dans son disque Amour Anarchie. Mais en 1971, il en fait ses accompagnateurs pour son nouveau disque :
« Je n’ai presque rien à voir avec mais j’aime certains groupes anglais ou américains que j’ai découverts voilà trois ans, lorsque je me suis réveillé comme un enfant… J’écoutais tout avec des oreilles neuves. La pop a pour moi un avantage énorme sur les autres formes de musique, c’est qu’elle ne vient pas de la bourgeoisie et qu’elle donne la possibilité de faire des recherches, de ma musique vivante
Ces types-là ne cherchent pas à faire un succès, ils font leurs trucs parce qu’ils en ont envie. Et ça c’est fantastique… Grâce aux Zoo je me suis lancé dans des expérimentations nouvelles que je n’aurais sans doute pas tentées sans eux… »
[sources : Comment voulez-vous que j’oublie… par Annie Butor / Les mémoires d’un magnétophone par Madeleine Ferré / Léo Ferré une vie d’artiste par Robert Belleret ]
Chansons de la 4ème partie : Québec Territoire occupé : La solitude
46:20 Léo Ferré : La solitude : Léo Ferré : 1971
51:29 Leny Escudero : Le vieux Jonathan : Leny Escudero : 1971
54:48 Georges Dor : Je suis Québécois : Georges Dor 1971